mercredi 18 avril 2018

Recension : Faire des humanités numériques, par Aurélien Berra. Lu par JB. Chaumié

Faire des humanités numériques, par Aurélien Berra

Lu par JB. Chaumié

Conférence du 29 novembre 2011, dans le cadre du colloque Les métamorphoses numériques du livre, organisée par l'Agence régionale du Livre Paca, sous la direction d'Alain Giffard. Le texte de cette conférence est accessible sur ce lien .





Publié dans l’édition numérique, OpenEditionBOOKS, d’un livre intitulé Une introduction aux humanités numériques, recueil de  18 contributions , dirigé par Pierre Mounier, septembre 2012
Aurélien Berra est professeur, maitre de conférences en lettres classiques à Nanterre et consacre toute une partie de son enseignement au Humanités numériques.
La version originale de ce texte a été prononcée lors de la Conférence ARL PACA, 29 novembre 2011, http://vimeo.com/36492838/
L’objet de l’article ( communication) est de donner des éléments d’histoire, un aperçu de la théorie, et une idée de ce que c’est que la pratique.

1/ Historique :
Commence par présenter et comparer 4 images  qui montrent évolution et rupture :
Michel Foucault dans sa bibliothèque./ Cicéron enfant par Vincenzo Foppa / Saint Jérome par  Durer / un hackers avec son ordinateur
Evolution des supports, dont l’auteur soutient, avec François Bon, qu’il doit se comprendre d’une part dans un mouvement historique qui a fait se succéder le manuscrit, le livre imprimé, la tablette, sans que le moyen doive être pris pour la fin.
« En somme, le texte est polymorphe. C’est un fait ancien, mais aussi une réalité concrète pour nombre de lecteurs, dont je fais partie. Si je suis un amoureux des manuscrits, des livres, c’est avant tout le texte qui m’importe. Et s’il faut se battre pour des supports, ce n’est pas pour eux-mêmes, mais bien pour ce qu’ils permettent, à savoir une forme de communication, une forme de culture, une forme de réflexion ».
Mais cette évolution est en fait un point de rencontre entre des techniques d’automatisme qui remontent à l’ordinateur, avant aux différentes techniques de calcul, et avant encore  mentionne les proto-robot d’Hepaïstos, mentionnés dans l’Illiade, et l’évolution du livre .

Ce point de rencontre est datable : 1949. C’est l’année du voyage aux États-Unis de Roberto Busa, un jésuite, qui constate que la technique de la concordance automatique grâce à des fiches perforées modifie son travail et lui donne des moyens d’analyse nouveaux. » c’est là le début des humanités numériques.
La conséquence est qu’il faut prendre conscience que « les pratiques culturelles sont profondément inscrites dans l’histoire des techniques. »
Et qu’il faut mettre en place des programmes de mise en relation de ces trois formats :
« il s’agit d’inventer une façon d’utiliser ensemble ces trois formats , pour un universitaire qui fait des recherches, le manuscrit, l’imprimé, le numérique ; «  à mettre en relation selon des modalités encore à inventer dans bien des cas »
2 De quelle discipline s’agit-il ?
Au sujet des humanités numériques, on pose parfois la question classique de l’utilité des projets de recherche.  Qu’apportent les digital humanities ? Cf Pierre Mounier 2011, billet numérique dans homo numéricus ), qu’est-ce qu’on en fait, hormis de la recherche ?  à la société ?
Réponse : de la recherche essentiellement, l’auteur fait référence au logiciel bibliographique, Zotero ou aux aux Ngrams- pr exemple Ngram Viewer de Google capable d’analyser des millions de livres par des tendances ( trouver le nom Kant sur des milliers de livres depuis 200 ans), utile pour tout chercheur mais aussi d’une façon plus large…et  affirme que : « pour ma part, je pense que la recherche pour elle-même a son droit, ce qui ne signifie pour autant que les humanités numérique soit une nouvelle tour d’ivoire pour une élite située entre les deux cultures » ( lettres sciences )  
-  l’auteur plaide pour faire des HN une discipline par elle-même :  quel  serait alors son contenu ?  C’est ici que l’article devient plus difficile, mais aussi touche à des enjeux plus importants.
Définition ? De l’aveu de certains praticiens, le terme constitue une sorte de « signifiant flottant ». « L’expression anglaise s’est imposée au début de notre siècle. »
Son objet fait discussion :
Vagues successives  de réflexion dans ce domaine : construction, partage, pratique nouvelle ?
Faire de DH est-ce construire ( faire des logiciels, instruments performants ec..) ou/ et cela englobe-t-il  le « sharing « ( partage « Il s’agit donc de partage, c’est-à-dire de communication, de réflexion méthodologique collective et de mise en commun : ni de la théorie pure, ni de la pratique pure, mais un dialogue au sujet de nos représentations du savoir. » ) ? Ou encore  s’agit-t-il d’une pratique nouvelle, telle que celles qui consiste à travailler en THATCamp : rencontres informelles, unconferencies ( sans programme, échange et définition du programme au fur et à mesure) .
Champ qui comprend aussi l’usage de twitter, des réseaux, en temps de crise  de l’enseignement universitaire, avec quelque chose de contestataire « vague mais puissant » pour l’open access, pbme de politique des postes, des mots d’ordre pédagogiques..
Ajoutons l’existence de companions en ligne  qui donne une recension exhaustive de l’usage et des contenus des humanités numériques.
Il existe bien évidemment des définitions formelles. Celle de la page Wikipedia consacrée aux digital humanities a fait l’objet de nombreuses discussions19. Extrêmement large, elle est l’un des lieux d’une identité collective problématique : « un champ qui concerne l’étude, la recherche, l’enseignement et l’invention, au croisement de l’informatique et des disciplines des sciences humaines et sociales ». Cette définition vise à la fois le processus de numérisation et le traitement de données déjà numériques.
Willard McCarty en 2005, en dresse dans ce sens  une carte du Humanities Computing.
Dans ce modèle, les humanités numériques sont caractérisées par la méthode. Le computing est une opération de modélisation qui suppose un haut degré d’exactitude, des données explicites et cohérentes, afin que la représentation élaborée soit manipulable par l’humain et par la machine, selon un protocole expérimental. Il s’agit d’explorer les problèmes que suscite l’acte même de représentation. Ce qui amène l’auteur à jouer sur les deux sens de digital : la manipulation est le fruit de la numération.
3/ Les perspectives :
« J’ai évoqué la possible assimilation future du numérique par les humanités. Mais le moment présent est marqué par une urgence particulière. Nos sociétés vivent, de gré ou de force, une conversion numérique et cette transformation conduit parfois ceux qui croient favorable ce changement à une rhétorique de la révolution. De fait, il y a souvent une dimension politique ou militante à l’engagement dans les humanités numériques : au sein des communautés savantes, pour changer leurs méthodes, comme au sein de la société en général. »
« En ce sens, on peut dire qu’il s’agit d’un mouvement, et non plus seulement d’un moment. Ce mouvement a produit ses manifestes. Ils font entendre la voix d’une minorité et expriment un sentiment d’oppression – et probablement, dans le même temps, le sentiment de distinction d’une avant-garde clairvoyante. Si je mentionne cette double motivation, c’est que l’on peut opposer deux modèles. «
Deux modèles :
« D’un côté, le manifeste américain issu de l’université de Californie, publié pour la première fois en 2008, révisé de façon collaborative et actualisé en 200923. Je le décrirais comme pamphlétaire, utopique et artistique, car il me semble pertinent de le rapprocher du surréalisme, du dadaïsme ou du futurisme. »
«  De l’autre, le manifeste élaboré à Paris en 2010 par les organisateurs et les participants du premier THATCamp européen. Ce texte a davantage valeur de déclaration ; il invite les lecteurs à signer une pétition et à rejoindre un mouvement en définissant une orientation constructive24. Il s’agit de favoriser une culture numérique dans l’ensemble de la société, d’établir des programmes, des diplômes, des carrières pour ceux qui se consacrent à ces études, de définir également une « compétence collective » au service d’un bien commun. D’une façon générale, il est question d’œuvrer à une réforme et non pas à une révolution, à travers le partage de bonnes pratiques, à travers un consensus au sein des communautés et à travers le développement de cyberinfrastructures, c’est-à-dire d’équipements et d’institutions spécifiques. La prise en compte de ce dernier besoin est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les humanités numériques ne peuvent pas constituer une nouvelle tour d’ivoire : il leur faut des moyens, des équipes et une collaboration intense. »
Un des enjeux est aussi une redéfinition des métiers : « je signale le mouvement à la fois réformiste et contestataire des alternative carrieres of academia, qui s’est développé aux États-Unis dans la mouvance des humanités numériques. Ces alt-ac promeuvent les métiers nouveaux exercés par des techniciens lettrés, ou des lettrés techniciens, qui ne sont plus intégrés à l’université comme chercheurs ni comme membres d’une unité de service. On voit là émerger toute une problématique liée aux carrières et aux procédures de collaboration au sein des projets. »
Et , fondamentalement, il s’agit de réinventer les pratiques savantes, ambition qui implique une sorte de phénoménologie, une description réaliste des opérations élémentaires du travail savant. Ce sont les scholarly primitives (opérations fondamentales du travail savant )  évoqués par John Unsworth, toujours dans le séminaire de 1999 que j’ai cité : découvrir, annoter, comparer, faire référence, prendre un échantillon, illustrer, représenter27.
« Il ne s’agit pas de résoudre des problèmes, mais de créer des problèmes », dit en substance McCarty. Ce souci de problématisation doit accompagner de part en part le travail savant. Il demande finalement de remettre en cause un mode de maîtrise, de contrôle et de clôture des savoirs, de mieux cerner la construction des savoirs. Cela suppose de redéfinir la place de la technique, de la collaboration et de l’évaluation. À défaut de l’humanité nouvelle du transhumanisme, l’enjeu est de renouveler de l’intérieur les humanités. Dans ce projet, théorie et pratique sont indissociables. »
deux projets en exemple :  
« Ainsi, l’un des projets exemplaires des humanités numériques est le Thesaurus Linguae Graecae28, qui a donné forme en 1972 à une vieille ambition : rassembler tous les textes conservés de la littérature grecque dans une bibliothèque qui permette de naviguer à travers les textes et d’explorer les corpus. C’est l’usage du TLG qui m’a montré à quel point les outils informatiques étaient essentiels, notamment durant ma thèse, et à quel point cet outil-ci était merveilleux et inférieur à nos besoins d’analyse. «
Le projet a impliqué des milliers de collaborateurs de tous les champs savants, spécialistes de manuscrits, de linguistique, de littérature, etc. Cette norme de fait est également un projet intellectuel collectif et ouvert. »
« Autre exemple, que je choisis pour faire écho au titre de ce colloque, Les Métamorphoses numériques du livre : Willard McCarty a dirigé un projet numérique qui portait sur les Métamorphoses d’Ovide35. À sa suite, j’ai plusieurs fois centré mon propos sur la notion de modélisation. Dans cette étude, son but était de comprendre ce qu’est un personnage, ou plutôt comment se réalise le processus de personnification dans un poème latin qui thématise les frontières incertaines de l’humanité et de l’animalité dans un contexte polythéiste. Dans un texte de 12000 vers environ, le chercheur a inséré quelque 55000 balises identifiant les noms de lieux et les noms de personnes. En amont et en aval de cette opération, il fallait trouver les critères pour définir ce qu’est une personne : à quel moment un fleuve intervient-il véritablement comme une personne dans les Métamorphoses ?
Nous voyons là une modélisation d’un texte, qui fournit de surcroît à tout lecteur un tableau hypertextuel des histoires encastrées d’Ovide. Le texte intégral, la concordance du type keyword in context, l’index narratif et l’index des personnes forment un système. Le simple lien hypertextuel entre la structure et le texte est un outil puissant de vérification d’hypothèses et d’exploration, même si l’on s’intéresse à d’autres éléments de l’œuvre. Par ailleurs, un lien conduit aux traductions disponibles sur le site du Perseus Project36. On peut donc lire la traduction en partant de cette édition, a priori sans rapport avec Perseus. Nous avons là le modèle d’un hypertexte plus général, celui d’une bibliothèque numérique interconnectée. »
L’auteur de l’article envisage donc principalement les humanités numériques comme une  « une pratique de recherche ». A la fois outil pour ses propres recherches et un domaine dont il faut explorer les possibilités, en vue d’un usage croisé avec les autres support. C’est ce qu’il tente de faire dans son séminaire  aujourd’hui à l’EHESS. « Édition savante et humanités numériques », qui est accompagné d’un carnet de recherche en ligne sur la plateforme Hypotheses.org, Philologie à venir32.
Liens consultés, donnés en bibliographie de l’article.
Roberto Busa, père des humanités numériques :
Repliques Beigbeder/ Francois Bon
Le Blog de François Bon :
Qu’apportent les humanités numériques ? Hubert Guillaud
LA thatcamp théory
Un companion sur l’usage des HN
Un manifeste « surréaliste »
Manifeste des digital humanities
Conférence de john Unswoth
Projet numérique sur les métamorphoses d’Ovide : https://dhs.stanford.edu/comprehending-the-digital-humanities/
Note de lecture J B Chaumié, Décembre 2017